Tuer (verbe)


Signification de l'Académie française (éd. 1932-35)

Verbe 

Ôter la vie d'une manière violente; il ne se dit pas quand il s'agit soit d'une exécution de justice, soit d'une mort par noyade, étouffement ou empoisonnement. "Tuer d'un coup d'épée, d'un coup de pistolet, à coups de couteau, à coups de bâton. Tuer un homme de sang-froid, le raide. Il a été tué à la guerre. Il se fit dans la première bataille. Il se fit plutôt que de se rendre. Il s'est tué d'un coup de pistolet. Les deux adversaires ont tiré en même temps et se sont tués l'un l'autre."
Il se dit aussi de Toutes les morts violentes qui arrivent par accident, et de toutes les morts naturelles causées par des maladies. "Une tuile lui tomba sur la tête et le tua. Il a été tué par la foudre. Un coup de sang l'a tué. Un couvreur tomba du haut du toit et se tua."
Il se dit pareillement de Tout ce qui cause la mort. "Ne vous fiez pas à ce charlatan, il vous tuera. La tristesse l'a tué. Ses débauches le ont."
En termes de l'Écriture, "Le péché tue l'âme," Il la dégrade, la souille et lui fait perdre la vie éternelle.
Fig., "La lettre tue et l'esprit vivifie," Ce qui importe, ce n'est pas de s'attacher servilement à la lettre d'un précepte, d'un texte, mais d'en pénétrer l'esprit.
TUER se dit, par exagération, des Choses qui fatiguent excessivement le corps, qui peuvent altérer la santé. "Le chagrin le tue. Vous exigez trop de votre cheval, vous le tuez. Vous vous tuez à mener une pareille vie. Il se tue à force de travailler, à force de travail." Elliptiquement, "Il se tue de travail."
Fam., "Se à plaisir," Faire sans nécessité des choses évidemment nuisibles à sa santé.
TUER se dit encore, par exagération, de Tout ce qui incommode, de tout ce qui importune extrêmement. "Ce récit est d'une longueur, d'un ennui qui tue. Le grand bruit me tue."
Fam. et par exagération, "Se ," Se donner beaucoup de peine. "On se tue à l'avertir du danger auquel il s'expose. Je me tue à vous répéter toujours la même chose."
Fam. et par exagération, "On s'y tue" se dit en parlant d'une Grande affluence de monde en quelque endroit. "La pièce nouvelle a un succès fou, on s'y tue."
TUER se dit encore en parlant des Animaux que les bouchers égorgent ou assomment. "Tuer des boeufs. Tuer des moutons." Absolument, "Ce boucher ne tue qu'une fois la semaine."
Il se dit, dans un sens analogue, en parlant d'autres animaux. "Tuer des poulets, des pigeons. Tuer des lapins, des perdrix. Nous avons chassé toute la journée, et nous n'avons rien tué."
Il signifie également Faire périr, détruire, en parlant des Insectes, des arbres, des plantes, etc. "Le grand froid a tué la plupart des oliviers."
Il signifie figurément Faire disparaître, anéantir. "La crise des affaires a tué cette industrie."
Fig. et fam., "Tuer le temps," S'amuser à des riens, afin de passer le temps sans ennui.
TUER signifie aussi Détruire l'effet d'une chose. "Cela tue l'effet du spectacle. Le voisinage de ce tableau-là tue celui-ci. Votre toilette tue la sienne."
À TUE-TÊTE. Voyez TUE-TÊTE (À).
Le TUÉ s'emploie adjectivement. "Tué à l'ennemi," Qui est mort au combat ou des suites de blessures qu'il y a reçues.
Il s'emploie aussi comme nom masculin. "Les tués et les blessés."



Dictionnaire d'Emile Littré

Verbe 



 1   Frapper, assommer ; sens primitif, aujourd'hui tout à fait oublié.

 2   Éteindre (voy. à l'étymologie comment frapper a passé au sens d'éteindre). Tuer le feu, la chandelle.
MALH.: « On doute pour quelle raison Les destins si hors de saison De ce monde l'ont appelée ; Mais leur prétexte le plus beau, C'est que la terre était brûlée, S'ils n'eussent tué ce flambeau »
    Terme d'alchimie. Tuer l'eau philosophale, la fixer en continuant toujours le feu.
    L'un tue l'autre, le fixe et le volatil se détruisent l'un l'autre.

 3   Par généralisation de l'idée de frapper, d'assommer, ôter la vie d'une manière violente.
VOIT.: « Tant que personne ne leur résiste [aux Espagnols qui avaient pris Corbie], ils tiennent courageusement la campagne, ils tuent nos paysans et brûlent nos villages »
CORN.: « Les gens que vous tuez se portent assez bien »
PELLISSON: « Le voyage de Fontainebleau est rompu par une des plus cruelles nouvelles du monde qui vient d'arriver ce soir : un coup de canon a tué M. de Turenne le 27, sur les neuf heures du matin »
SACI: « Il [Abimélech] appela son écuyer, et lui dit : Tirez votre épée et tuez-moi, de peur qu'on ne dise que j'ai été tué par une femme ; l'écuyer, faisant ce qu'il lui avait commandé, le tua »
MOL.: « C'est un de ces braves de profession, de ces gens qui sont tout coups d'épée.... qui ne font non plus de conscience de un homme que d'avaler un verre de vin »
PASC.: « Pourquoi me tuez-vous ? Eh quoi ! ne demeurez-vous pas de l'autre côté de l'eau ? mon ami, si vous demeuriez de ce côté, je serais un assassin, et cela serait injuste de vous de la sorte ; mais, puisque vous demeurez de l'autre côté, je suis un brave, et cela est juste »
PASC.: « Quand il est question de juger si on doit faire la guerre et tant d'hommes, condamner tant d'Espagnols à la mort, c'est un homme seul qui en juge, et encore intéressé ; ce devrait être un tiers indifférent »
SÉV.: « Au passage de l'Issel, sous les ordres de M. le Prince, M. de Longueville a été tué ; cette nouvelle accable »
MAINTENON: « On tue beaucoup de fanatiques [protestants] et on espère en purger le Languedoc »
BOILEAU: « Ou qu'il voit la justice en grosse compagnie Mener un homme avec cérémonie »
    Tuer un homme à terre, le quand il est abattu.
BOILEAU: « N'avez-vous pas reçu ma lettre où je vous donnais la vie [dans le duel entre Mme de Sévigné et Bussy], et ne voulais pas vous à terre ? »
    Se faire , périr dans un combat.
VOLT.: « Il se fera comme mon frère ; il vaudrait bien mieux qu'il fût sous-diacre »
    Se faire signifie aussi chercher la mort, de propos délibéré. Il s'est fait plutôt que de se rendre.
    Impersonnellement, au passif. Il fut tué beaucoup de gens dans la dernière bataille.
    Absolument.
J. DE MAISTRE: « Il [l'homme] tue pour se nourrir, il tue pour se vêtir, il tue pour se parer, il tue pour attaquer, il tue pour se défendre, il tue pour s'instruire, il tue pour s'amuser, il tue pour »
BEAUMARCH.: « Sommes-nous des soldats qui tuent et se font pour des intérêts qu'ils ignorent ? »
    Tue, tue, exclamation de gens qui en attaquent d'autres et ne veulent en épargner aucun.
PELLISSON: « M. de Longueville et ceux qui le suivirent de plus près, croyant avoir trouvé un chemin pour forcer la barrière, commencèrent à crier : Tue, tue, sans quartier »
    Substantivement.
PELLISSON: « Au premier bruit qu'ils firent d'un tue, tue, on leur répondit si bien par de grands cris de Vive le roi, qu'ils ne passèrent pas plus avant »
    Fig. à chiens, s'est dit de prétextes, comme quand on veut son chien.
D'ARGENSON: « Des objections à chiens »

 4   Faire périr d'une manière quelconque, de mort violente ou par maladie. Une tuile lancée du haut d'un toit tua Pyrrhus. C'est une apoplexie qui l'a tué.
BOSSUET: « La faim [dans Jérusalem assiégée] en tuait plus que la guerre, et les mères mangeaient leurs enfants »
VOLT.: « Dieu veuille que quelque gelée ne me tue pas à Berlin, comme le froid de Stockholm tua Descartes ! »
V. HUGO: « Elle aimait trop le bal, c'est ce qui l'a tuée »
    Fig. En termes de l'Écriture, l'âme, la souiller, lui faire perdre le bonheur éternel.
MASS.: « Je sais que le trouble intérieur est la peine de tout péché qui tue l'âme »

 5   Causer la mort.
BALZ.: « Le bruit qui a couru de ma mort ne m'a point tué »
VOIT.: « J'approuve extrêmement le dessein que vous faites de vous désabuser de la fortune, et de la quitter comme une dangereuse maîtresse ; ses caresses et ses mépris sont également à craindre ; d'une façon ou d'autre, elle tue tous ses amants »
RAC.: « Ma vengeance est perdue, S'il ignore en mourant que c'est moi qui le tue »
    Il se dit d'un médecin qui, par inhabileté, cause la mort du malade.
SÉV.: « Le frère de Mme de Coulanges est mort ; on dit que c'est le cordelier qui l'a tué ; et moi, je dis que c'est la mort »

 6   Il se dit des animaux qu'on met à mort. La cuisinière a tué le poulet. Tuer des perdrix. Nous avons chassé toute la journée sans rien .
COLLIN D'HARLEVILLE: « Non, j'ai tué fort peu, tout au plus trois levrauts, Autant de cailles, oui, peut-être dix perdreaux »

 7   Il se dit des bouchers qui égorgent ou assomment les animaux. Tuer des boeufs, des moutons.
    Dans le langage familier. Ce boucher tue de meilleure viande que tel autre. Les bouchers, en été, tuent leur viande pendant la nuit.
    Absolument. Ce boucher ne tue qu'une fois par semaine.

 8   Faire périr, en parlant des arbres, des plantes ou des insectes. Le grand froid a tué les oliviers. Il est recommandé de les chenilles.
    Populairement. Tuer le ver, voy. VER.

 9   Par exagération, causer une fatigue, une peine excessive, compromettre la santé, la vie. Il porte de trop grands fardeaux, cela le tue. Vous tuez votre cheval de le mener toujours au grand galop.
CORN.: « Albe vous a choisi, je ne vous connais plus. - Je vous connais encore, et c'est ce qui me tue »
SÉV.: « Deux heures durant, dans une posture qui tue la poitrine »
SÉV.: « Elle [ma tante] me fait des caresses qui me tuent ; elle parle de sa mort comme d'un voyage »
MAINTENON: « Vous n'y êtes pas [auprès de moi], et c'est ce qui me tue ; vous faites du bien où vous êtes, et c'est ce qui me console »
RAC.: « Mais ne différez point : chaque moment vous tue, Réparez promptement votre force abattue »
MASS.: « On sent le vide du plaisir ; il est des moments de réflexion qui vous tuent »
VOLT.: « Son âme tuait son corps »
GENLIS: « Abrégeons cet entretien ; malgré tout le charme que j'y trouve, il me tue »
    Absolument.
SÉV.: « Cette vie me tourmente trop, il est trop question de moi, on ne se peut cacher, cela tue »
    Se le corps et l'âme, se donner beaucoup de peine.
CORN.: « Il se dit des peines mortelles que cause l'amour Fuyez un ennemi qui sait votre défaut, Qui le trouve aisément, qui blesse par la vue, Et dont le coup mortel vous plaît quand il vous tue »

 10   Fig. Importuner, incommoder. Le grand bruit me tue.
SÉV.: « Adieu, mon très cher comte, je vous tue par la longueur de mes lettres »

 11   Compromettre causer la chute, la ruine. Les acteurs ont tué l'ouvrage.
D'ALEMB.: « On pourra regarder comme une espèce de paradoxe ce que nous venons de dire, que les Lettres Provinciales, publiées en 1656, ont tué les jésuites cent ans après, en 1760 »
LAUGEL: « C'est en France qu'on a dit ce mot : la légalité nous tue »
    Tuer un auteur, son original, son modèle, le surpasser au point de le faire oublier.

 12   Fig. Faire disparaître, annuler, écarter.
ROTR.: « Tuez ce qui vous tue, armez-vous de constance »
    Cela tue l'effet du spectacle, cela tue tout le plaisir de la partie, cela le contrarie, le détruit, l'anéantit.
P. DE MUSSET: « Payer jusqu'aux sourires des femmes ! c'est le plaisir, et non le temps »
    Tuer un poëte, ôter, en le traduisant, tout éclat poétique. Hic gelidi fontes... traduisez ave l'abbé Desfontaines : Que ces clairs ruisseaux, etc.
DIDER.: « et vantez-vous d'avoir tué un poëte »
    Tuer le temps, s'occuper de choses futiles pour échapper à l'ennui.
RÉGNIER: « [Des vers] Que, pour le temps, je m'efforce d'écrire »
    On dit aussi quelquefois : tuons le temps qui nous tue.

 13   Terme de peinture. Se dit quelquefois de l'effet d'une couleur, d'une lumière, qui en détruit, en affaiblit une autre.
    On dit de même qu'une figure en tue une autre.
    Se dit aussi dans le langage ordinaire. Si vous mettez votre robe bleue, je ne mettrai pas la mienne ; la vôtre est d'un bleu plus vif et tue la mienne complétement.

 14   Absolument. La lettre tue, quand on s'attache servilement aux mots, on ne saisit pas la pensée.
PASC.: « La lettre tue : tout arrivait en figures, il fallait que le Christ souffrît »
FÉN.: « Répétez souvent que la lettre tue, et que c'est l'esprit qui vivifie »
    Cela se dit aussi d'un traducteur servile.

 15   Se , v. réfl. Se donner la mort, par accident ou volontairement. Il s'est tué en tombant de cheval.
MONTESQ.: « Brutus et Cassius se tuèrent avec une précipitation qui n'est pas excusable »
MONTESQ.: « Il n'y avait point de loi civile à Rome contre ceux qui se tuaient eux-mêmes »
VOLT.: « Il y a une loi de Marc-Aurèle qui ordonne de ne point confisquer les biens de ceux qui se sont tués »
J. J. ROUSS.: « On ne se tue point pour les douleurs de la goutte ; il n'y a guère que celles de l'âme qui produisent le désespoir »
    Se donner la mort l'un à l'autre. Les deux adversaires, tirant en même temps, se tuèrent l'un l'autre.
    Par exagération, on s'y tue, se dit d'un endroit où l'affluence est excessive.

 16   Nuire au corps, à la santé. Vous vous tuez à mener une pareille vie. Il se tue à boire.
SÉV.: « Je vous demande la grâce de ne vous point pour moi, et que je n'aie point la douleur de contribuer à détruire une vie pour laquelle je donnerais la mienne »
MONTESQ.: « J'ai pensé me depuis trois mois, afin d'achever un morceau que je veux y mettre [dans l'Esprit des lois].... je vous jure que cela m'a coûté tant de travail, que mes cheveux en ont blanchi »
VOLT.: « Faudra-t-il que M. le marquis se tue à calculer une éclipse, quand il la trouve à point nommé dans l'almanach ? »
    Se à plaisir, faire sans nécessité des choses qui nuisent à la santé.

 17   Se donner beaucoup de peine.
PASC.: « Les autres [les érudits] se tuent pour remarquer toutes ces choses, non pas pour en devenir plus sages, mais seulement pour montrer qu'ils les savent »
    On dit ordinairement se à.
MOL.: « On se tue à vous faire un aveu des plus doux »
SÉV.: « Pour moi, je ne me tue point à écrire ; je lis, je travaille, je me promène, je ne fais rien »
BOILEAU: « Il [Chapelain] se tue à rimer : que n'écrit-il en prose ? »
VOLT.: « Montesquieu, dans ses Lettres persanes, se tue à rabaisser les poëtes »
VOLT.: « Figurez-vous ce que c'est que de faire imprimer à la fois son Siècle et une nouvelle édition de ses pauvres oeuvres ; de se du soir au matin à tâcher de plaire à ce public ingrat »
GENLIS: « Pour moi, quand je me ais par mes travaux, le nom de Durand n'en deviendrait pas plus célèbre »

 18   Se de, faire incessamment.
CORN.: « Je me tuais moi-même à tous coups de lui dire Que mon âme pour lui n'a que de la froideur »
SÉV.: « Le bruit est grand autour d'elle [une dame à qui on prétendait que Monsieur faisait la cour] ; Monsieur en est au désespoir ; il se tue de dire qu'elle ne prétend à rien »
HAMILT.: « Son ami [de Matha] se tuait de lui dire, qu'ils [ses procédés de galanterie] étaient insolents plutôt que familiers »
BRUEYS: « Je me tue de vous faire signe que j'ai quelque chose à vous dire »

 19   Ces deux nuances se tuent mutuellement, elles se ternissent l'une l'autre.

 20   On dit que le cidre se tue ou est tué, lorsque, restant en vidange, il prend une teinte brune et perd de sa saveur.

 21   À tue-tête, loc. adv. Très fort, en parlant de la voix (si fort que l'on tue, casse la tête).
SCARR.: « Ils parlent tous à tue-tête »
DUCLOS: « Un jour d'audience, où se trouvaient les ambassadeurs et nombre de gens distingués, le cardinal [Dubois], importuné par quelqu'un, l'envoya promener en termes grenadiers, jurant et criant à tue-tête »
GENLIS: « Dans l'instant, nous avons commencé un duo que nous avons chanté un peu faux, mais à tue-tête »

PROVERBE Tel fiert qui ne tue pas, tous les coups ne sont pas mortels.

REMARQUE
    On ne se sert pas du verbe en parlant des morts violentes par exécution de justice, ni en parlant de ceux qui ont été noyés, étouffés ou empoisonnés

HISTORIQUE
    XIIème siècle
BENOIT: « Icel orage e cel tempiz Lur dura tant que port unt pris En Engleterre, ceo m'est vis, Morz e tuet e esturdiz »
     Bat. d'Aleschans, v. 5775: Si bruit li cox [le coup] com foudre contre oré ; De trente maux [maillets] ne fust il miex tué, Et li chevals par desoz asomé
     Rois, p. 19: E tuout [tuait] à glaive les enfanz e les vielz par tutes les citez
    XIIIème siècle
     Berte, XI: Paor ai ne vous tue, si me puist Diex aider
    XVème siècle
E. DESCH.: « Or ne fait rien, et si se tue, Fors soy partout faire escharnir [moquer] »
E. DESCH.: « Homs qui se marie se tue »
VILLON: « Item à maistre Jacques James, Qui se tue d'amasser biens »
     Journal de Paris, Paris sous Charles VI et VII, an. 1438: Ils trouverent devant St-Mery un nommé Jehan le Prestre qu'ils ent [percèrent de coups] plus de dix fois
    XVIème siècle
MARG.: « Si ma chambriere m'en eust fait autant, je me fusse levée, et lui eusse tué la chandelle sur le nez »
D'AUB.: « Ils tuent le feu à une pipe de vinaigre defoncée »
D'AUB.: « L'ambition se tue en se faisant cognoistre »
AMYOT: « De sept tuez sur la terre gisans, Mille en y a les tueurs s'en disans »
COTGRAVE: « Tel tue qui ne pense que blesser, et tel cuide frapper qui tue »
OUDIN: « Tuez, il fait bon saler »

ÉTYMOLOGIE
    Berry, cuer le feu, cuer la chandelle ; wallon, touwé ; provenç. tuar, ; tudar, éteindre, étouffer ; bas-lat. tutare, éteindre. Du grec, , n'a pu être indiqué que quand on ignorait les règles de l'étymologie ; il faut un mot qui rende compte du t ou d (tutare, tudar). Diez, écartant le germanique (goth. dauthjan, anc. haut-allem. tôtan, qui aurait donné en provençal daudar ou taudar, et en français touer), tire du latin tutari, protéger, recouvrir pour protéger, puis étouffer : le feu, qui serait l'emploi primitif, était, à l'origine le couvrir de cendres pour le maintenir ; d'où le sens d'étouffer qui s'est généralisé dans l'acception . Mais tous les intermédiaires manquent pour appuyer un pareil écart de signification. L'origine est le latin tuditare, frapper, choquer, ou même tudare ; du moins du Cange a tudatus, marteau. Ici la forme et le sens sont d'accord. Le sens fondamental est frapper, assommer. Pour passer à éteindre, on a l'ancien texte qui dit : tenens cannam unam in manu sua, tutat lampadem unam, il frappe une lampe et l'éteint ; du langage ecclésiastiqne tutare a passé au sens d'éteindre dans le parler vulgaire ; de là le tudar, provençal, l'at-tutare, italien, lequel, figurément, a pris le sens d'amortir, apaiser. Enfin frapper est devenu sans peine donner la mort d'une manière violente.


1ère signification éditée en 1835 par l'Académie Française

Verbe 


Ôter la vie d'une manière violente. "Tuer d'un coup d'épée, à coups d'épée, d'un coup de pistolet, à coups de pistolet. Tuer à coups de bâton. Tuer un homme de sang-froid; le en traître. Tuer quelqu'un à son corps défendant. Tuer son homme. Tuer son ennemi de bonne guerre; le roide. Il a été tué à la guerre. Il a été tué d'un coup de canon. Il fut tué beaucoup de gens dans la dernière bataille." Avec le pronom personnel: "Il s'est tué d'un coup de pistolet. Les deux adversaires ont tiré en même temps, et se sont tués l'un l'autre." On ne se sert point du verbe "Tuer" en parlant Des morts violentes par exécution de justice, ni en parlant De ceux qui ont été noyés, étouffés ou empoisonnés.
Il se dit aussi De toutes les morts violentes qui arrivent par accident, et de toutes les morts naturelles causées par des maladies. "Une tuile lui tomba sur la tête et le tua. Il a été tué d'un coup de tonnerre. C'est un coup de fusil qui l'a tué. Une médecine prise à contre-temps l'a tué. Un coup de sang l'a tué. L'apoplexie l'a tué." Avec le pronom personnel, "Un couvreur tomba du haut du toit, et se tua."
Il se dit pareillement De tout ce qui cause la mort. "Ne vous fiez pas à ce charlatan, il vous a. La tristesse l'a tué. Ses débauches le ont, s'il n'y prend garde. L'excès du travail tue un homme tôt ou tard."
Il se dit quelquefois, par exagération, Des choses qui fatiguent excessivement le corps, ou qui peuvent altérer la santé. "Il porte de trop grands fardeaux, cela le tue. Le chagrin le tue. Vous tuez votre cheval de le mener toujours au grand galop." Avec le pronom personnel: "Vous vous tuez à mener une pareille vie. Il se tue à force de boire. Il se tue à force de travailler, à force de travail." Elliptiq. , "Il se tue de travail."
Il se dit encore, par exagération, De tout ce qui incommode, de tout ce qui importune extrêmement. "Il me tue avec ses compliments, avec ses discours ennuyeux. Ce récit est d'une longueur qui tue. Le grand bruit me tue."
Fam. et par exagérat., "Se le corps et l'âme," et absolument, "Se ," Se donner beaucoup de peine. "Il s'est tué le corps et l'âme pour amasser de l'argent. On se tue de lui remontrer son devoir. Il se tue à étudier les langues. Il se tue à rimer."
Fam., "Se à plaisir," Faire sans nécessité des choses évidemment nuisibles à sa santé.
Fam. et par exagérat., "On s'y tue," se dit en parlant D'une grande affluence de monde en quelque endroit. "La pièce nouvelle a un succès fou, on s'y tue."
Fig., "Tuer un auteur; son original, son modèle," Le surpasser au point de le faire oublier.
Fig., en termes de l'Écriture, "Le péché tue l'âme," Il la dégrade, la souille, et lui fait perdre le bonheur éternel.
Fig., "La lettre tue, et l'esprit vivifie," Pour bien comprendre une loi, un précepte, etc., souvent, au lieu de s'attacher servilement au sens de telle expression, il faut chercher à saisir la pensée, l'intention de l'auteur. Cela se dit aussi en parlant Des traducteurs serviles.



2ème signification éditée en 1835 par l'Académie Française



se dit aussi en parlant Des animaux que les bouchers égorgent ou assomment. "Tuer des boeufs. Tuer des moutons." On dit, dans le langage familier: "Ce boucher tue de meilleure viande que tel autre. En été, les bouchers tuent leur viande pendant la nuit." Dans le même sens, "Tuer" se dit quelquefois absolument. "Ce boucher ne tue qu'une fois la semaine."
Il se dit, dans un sens analogue, en parlant D'autres animaux. "Tuer des poulets, des pigeons. Tuer des lapins, des perdrix, etc. Nous avons chassé toute la journée, et nous n'avons rien tué."
Il signifie également, Faire périr, détruire, en parlant Des arbres, des plantes, des insectes, etc. "Le grand froid a tué la plupart des oliviers, a tué les vers à soie."
Fig. et fam., "Cela tue l'effet du spectacle; cela tue tout le plaisir de la partie," Cela le contrarie, le détruit, le réduit à rien.
Fig. et fam., "Tuer le temps," S'amuser à des riens, afin de passer le temps sans ennui.



Définition du dictionnaire de Jean-François Féraud (édition de 1788)

Verbe 

TUERIE, s. f. TUEUR, s. m. ["Tu-é", "tûri-e", "tu-eur:" 2e "é" fer. au 1er; l' "e" muet du 2d est si muet qu'il ne se prononce pas, non plus que dans les futurs du verbe: il "tuera", "tuerait": pron. "tûra", "tûrè", en deux syllabes.] "Tuer" est, 1°. au "propre", ôter la vie d'une manière violente. '"Tuer un" homme de sang froid, d'un coup d'épée, de pistolet; en traitre, ou à son corps défendant. Il "fut tué d'un" coup de canon. = On ne le dit point des morts violentes par exécution de Justice, ni de ceux qui ont été noyés, étoufés ou empoisonés. "Acad."
- 2°. Il se dit de toutes les morts violentes, arrivées par accident, et quelquefois des morts naturelles, causées par des maladies. 'Une tuile lui tomba sur la tête et "le tua": il tomba du haut du toit, et "se tua". 'Il "fut tué d'un" coup de tonerre. 'Un coup de sang "l'a tué".
- 3°. Il se dit pareillement de tout ce qui caûse la mort. 'La tristesse "l'a tué": ses débauches "le ont". 'Le grand travail "tûe" bientôt un homme.
- 4°. Par exagération, fatiguer excessivement, altérer la santé. 'Le chagrin "le tûe": vous "vous tuez à faire" la vie que vous faites. = "Se ": se doner beaucoup de peine pour réussir. Il régit "de" ou "à": 'On "se tûe de" lui "remontrer" son devoir. 'Il y a donc du plaisir à faire une bonne action... Je "me tuois à chercher" des moyens de m'amuser et de me réjouir, lorsque j'avois sous la main cette source de bonheur. MARIN, "Julie". 'Je "me tûe à relever" les courages abatus. "Vaug."
   On "se tue à" vous "faire" un aveu des plus doux,
   Cependant ce n'est pas encore assez pour vous.
       "Molière".

- 5°. "Tuer" se dit aussi en parlant des animaux, que les bouchers assoment ou égorgent. "Tuer des" boeufs, "des" moutons.
- On dit même " de la viande". Et neutralement sans régime: 'Ce Boucher "tûe" deux fois la semaine.
- On dit encôre, " des" poulets, "des" pigeons, "des" lapins.
- Et par métaphôre: le grand froid "a tué" la plupart des arbres. = Le peuple dit, "tuez ce" feu: il faut " ces" chandelles. L'"Acad." ne le blâmait pas dabord.
- Dans les dernières éditions, elle dit qu'il est bâs et populaire. = "Tuer le tems" est du style familier. S'amuser pour que le tems ne paraisse pas trop long. = "À~ tûe tête", de toute sa force. "Crier", "disputer à tûe-tête:" c'est tout l'emploi de cet adverbe. = On dit "figurément" d'un homme, qu'il "n'est~ pas bien tué", c. à. d. qu'il n'est pas assez bien convaincu, ou assez matté; quand on veut encôre disputer ou plaider contre lui. 'Il "n'est pas bien tué"; je veux encôre lui porter quelques bottes. = On "tue" tout-à-fait, et non pas "à moitié". La Fontaine a pourtant dit:
   Prit sa fronde et "tua" plus d'"à moitié"
   La volatile malheureuse.
Cela ne peut se dire qu'en plaisantant. = "Tuer" ne se dit "figurément", dans le style sérieux, que dans cette phrâse, le péché "tûe l'âme". On dit, plus noblement, "done la mort" à l'âme. Hors de là, "tuer", au "figuré", est un néologisme. 'Il fait passer sous nos yeux une foule de personages, dont la confusion "tûe" le peu d'intérêt que ces tableaux auroient pu exciter. L'Ab. "Fontenai". = "Être tué".
- Voy. "Il est mort", au mot MOURIR.
   TUERIE, carnage, massacre. '"La ie" fut grande dans la déroute.
- L'Auteur des "Réflexions" le trouve bon dans le style simple. Il cite "Fléchier". '"La ie" fut grande. '"Cette ie" anima les Hérétiques contre Henri. 'La bataille d'Ascalon fut plutôt une fuite d'un côté, et de l'aûtre "une ie", qu'un combat. "Maimb." = Ce mot me parait être que du style famil. L'"Acad." n'en distingue point l'usage. Elle l'explique par "carnage", "massacre". Ceux-ci sont de tous les styles. = "Tuerie" signifie aussi l'endroit où les Bouchers tuent les animaux.
- Suivant le "Rich. Port." le vrai mot est "Échaudoir". L'"Acad." met "Tuerie", sans remarque.
   TUEUR, celui qui tûe. C'est un de ces mots qu'on forge dans la conversation. 'Je ne connois ni "le tueur", ni "les tués". Mariv.
- L'"Acad." ne l'admet que dans cette phrâse du style familier et moqueur. 'C'est "un tueur de gens". On le dit pour se moquer d'un homme qui fait le brâve. = Dans les "Lettres Édifiantes", on l'emploie au "propre" et sérieusement. 'Pour mériter, chez les Natchez (Sauvages de l'Amérique Méridionale) le titre de "grand tueur d' hommes", il faut avoir fait dix esclaves, ou avoir levé vingt-chevelures.




Emplacement dans le dictionnaire :

tudesque
tudèsque
tué
tue-chien
tue-loup
tue-mouche
tue-teignes
tue-tête
tue-vent

tuerie
tueur
tuf
tuffeau
tufier
tuget
tuie
tuile
tuilé
tuileau
tuilée




Quelques citations relatives :

Citation n°1 de Jean MORÉAS (Iphigénie)

...origine, quand je répands ces pleurs dont j'ai les yeux noyés ? Non, héros qui naquis d'une mère divine, je ne rougirai pas de tomber à tes pieds, me sied-il de montrer une tête trop fière ? On veut tuer ma fille : irai-je, pauvre mère, a l'instant que le fer lui va percer le flanc, par un stupide orgueil faire honneur à mon rang ? Qui se fie au bonheur, à ses biens, qu'il contemple les soudains...


Citation n°2 de Pierre LOTI (Le Mariage de Loti : Rarahu)

...la route que suivent les âmes pour se rendre dans la nuit éternelle. tapaparaharaha, la base du monde. ihohoa, les mânes, les revenants. oroimatua ai aru nihonihororoa, cadavre qui revient pour tuer et manger les vivants. tuitupapau, prière à un mort de ne pas revenir. tahurere, prier un ami mort de nuire à un ennemi. tii, esprit malfaisant. tahutahu, enchanteur, sorcier. mahoi, l'essence,...


Citation n°3 de Pierre LOTI (Mon frère Yves)

...pour que je l'emmène par la main, nous nous en irons tous deux ramasser toute sorte de choses dans les bois, -et puis chasser. C'est cela, j'achèterai un fusil, dès que je serai un peu riche, pour tuer les loups. Il me semble à moi que je ne m'ennuierai jamais dans ce pays... je savais bien, hélas ! Qu'il s'y ennuierait à la longue ; mais c'était inutile de le lui dire et il fallait bien lui...


Citation n°4 de Pierre LOTI (Le Roman d'un enfant)

...dans ma vie d'enfant, je suis confus de l'avouer ; et, avec eux, les mouches, les scarabées, les demoiselles, toutes les bestioles des fleurs et de l'herbe. Bien que cela me fît de la peine de les tuer, j'en composais des collections, et on me voyait constamment la papillonnette en main. Ceux qui volaient dans ma cour, à part quelques égarés venus de la campagne, n'étaient pas très beaux, il est...


Citation n°5 de Pierre LOTI (Le Roman d'un enfant)

...coup, d'entre des planches que l'on séparait à coups de masse, nous vîmes s'échapper de vilaines petites bêtes brunes, empressées, sur lesquelles les deux matelots sautèrent à pieds joints pour les tuer : -des cancrelats, n'est-ce pas, commandant ? Demandai-je au grand-père. -comment ! Tu connais ça, toi, petit terrien ? Me répondit-il en riant. à vrai dire, je n'en avais jamais vu ; mais des...


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